Tout Savoir
Coin des parents


« Avec les parents, il faut passer d’une culture de la méfiance à une culture de la collaboration. »

 

Philippe Meirieu, auteur de nombreux ouvrages de pédagogie, et professeur en sciences de l’éducation à l'université Lumière-Lyon 2, répond à nos questions.


L’organisation du collège bouleverse les habitudes des élèves. Quels sont les difficultés et les risques liés à cette transition ?
Le collège est un lieu où les relations entre les professeurs et les élèves deviennent distantes. L’élève éprouve de la difficulté à créer l’unité d’une structure où il est suivi par 10 à 15 adultes qu’il ne voit jamais ensemble, sauf s’il est délégué de classe. La plupart des élèves de 6e et de 5e  n’ont pas de construction mentale du collège : ils ne se représentent pas de manière claire et précise ce qui unit cette collectivité qui désormais s’occupe de lui. Or, les 18 premiers mois du collège sont ceux où les élèves apprennent le métier de collégien. On sait qu’au milieu de la 5e beaucoup de choses sont jouées. Le bulletin de troisième trimestre est malheureusement très prescriptif. Les élèves qui se laissent porter par le flot, qui n’apprennent pas à structurer leur temps et organiser leur travail en intégrant les attentes de l’institution,  se retrouvent vite perdus. Et leur destin scolaire, hélas, risque alors d’être scellé.

On déplore souvent, aujourd’hui, un manque de motivation des collégiens voire une attitude de contestation du savoir. Pensez-vous que ce soit à juste titre ? Qu’en est-il exactement ?

Dans les observations sur le collège consignées il y a un siècle, on trouve déjà le fait que les élèves s’y ennuient et sont démotivés. Ce qui caractérise l’évolution récente, c’est que les collégiens sont de moins en moins capables de s’ennuyer poliment. Auparavant, même ceux en situation de refus par rapport au travail scolaire avaient familièrement et socialement acquis l’habitude de ne pas le manifester. Ils n’écoutaient pas, faisaient mentalement autre chose, observaient une sorte de présence a minima. Alors qu’aujourd’hui, les mêmes, quand ils s’ennuient ou sont démotivés, s’autorisent à le faire savoir à travers leur comportement, leur agitation, et parfois leurs interpellations.

Cette évolution a-t-elle déstabilisé les professeurs ?
Bien sûr. De façon plus globale, le collège et l’école subissent dans la transmission du savoir scolaire une perte de légitimité commune à toutes les institutions. Avec la monté de l’individualisme social, chaque individu (enfant, adolescent, adulte) cherche d’abord à avoir satisfaction tout de suite, il n’a pas cette espèce de confiance dans l’institution qui faisait qu’on acceptait que celle-ci vous impose un certain nombre de choses au nom du « c’est pour votre bien ». Quand mes parents m’ont envoyé à l’école, j’y suis entré comme je monte aujourd’hui dans un avion : il ne me vient pas à l’idée de taper à la porte du pilote pour lui demander des comptes sur sa manière de piloter. Aujourd’hui, les parents demandent des comptes.

Les élèves ont donc aussi un comportement plus difficile à « gérer » ?
Ce que montrent toutes les enquêtes, c’est qu’ils sont plus excités, et ce, pour deux raisons. Ils sont d’une part plus fatigués : l’élève de 6e a perdu une heure trente de sommeil par jour en 30 ans. Les professeurs ont donc des classes qui oscillent souvent entre apathie et surexcitation. Ils sont d’autre part excités par la sollicitation croissante des médias, surtout les sites de partage vidéo et la TNT. Quand les parents achètent un écran plat, ils mettent souvent l’ancien poste de télévision dans la chambre de leur enfant. Les collégiens regardent de moins en moins les chaînes généralistes mais de plus en plus celles, très formatées, qui leur sont spécifiquement destinées. Ils sont plongés dans une image sidérante qui tente à chaque instant de renouveler leur attention et les conditionne de telle manière que, quand ils vont à l’école, leur capacité d’attention et de concentration se trouve considérablement réduite.

Peut-on en mesurer les effets ?
Au cours de mes travaux, il y a un an j’ai fait passer à des élèves des tests élaborés en 1930-1932 pour des enfants de 10-12 ans et portant sur des tâches assez traditionnelles comme des puzzles. Là où en 1930 un enfant de 10 ou 12 ans manifestait 15 minutes d’attention continue,  un enfant de 2007-2008 n’en manifeste plus que cinq. Certes, ces résultats obtenus dans des conditions expérimentales doivent être relativisés. Mais ils constituent cependant un assez bon indicateur du fait qu’aujourd’hui, les capacités d’attention et les conditions du travail intellectuel requises à l’école doivent souvent être reconstruites par l’enseignant. Si celui-ci ne prend pas le temps de le faire, il se trouve face à des élèves déconcentrés et le plus souvent dépassés. Les classes vont devenir pénibles en raison de cette espèce d’excitation permanente difficile à maîtriser. Excitation qui se traduit aussi par le fait que chaque élève veut une réponse personnelle à sa question, même si elle a déjà été apportée à la classe ou à un autre élève. Les enseignants se sentent « vampirisés ». Ce qui suscite une pédagogie de « garçon de café » : l’enseignant court en permanence pour répondre aux demandes d’une juxtaposition d’individus et a du mal à s’adresser à un collectif structuré qui serait attentif d’une manière globale.

Les parents se plaignent souvent d’être ignorés ou tenus à l’écart par l’institution scolaire. Les professeurs, eux, se plaignent d’une contestation croissante de leur pédagogie voire d’un rapport « consumériste » à l’école. Peut-on sortir de cette double stigmatisation ?
On ne s’est pas suffisamment penché sur la nécessité de faire travailler ensemble parents et enseignants. La loi de 1989 pose que les parents sont partenaires de la co-éducation mais cette prescription ne s’est pas traduite dans les faits. Par exemple, le statut des délégués de parents n’a pas été clairement retravaillé. Et ceux-ci ont parfois le sentiment d’être assis sur un strapontin et tolérés d’une manière tout à fait anecdotique. Les parents ne sont généralement sollicités qu’en cas de difficultés, de violences, ou d’échecs, et jamais pour des réussites ou des situations heureuses. Cette ambiance n’est pas propice à la co-éducation prescrite par la loi. Il faut travailler institutionnellement sur la manière d’associer les parents, aux plans national et local, dans des instances où ils se sentent davantage reconnus et travaillent au plus près avec cadres et professeurs.

Le dialogue avec les parents est présenté comme l’un des atouts du secteur privé…
Le collège public n’a pas su mettre en place de cadres intermédiaires jouant le rôle d’interface entre les parents d’une part, les enseignants et le chef d’établissement d’autre part. Alors que l’enseignement privé a su instituer ces cadres qui ont une connaissance transversale et globale de l’élève et des disponibilités des parents. C’est là une des raisons pour lesquelles les parents se tournent vers lui. Dans les textes, ce rôle d’interface incombe au professeur principal. En pratique, il n’a pas les moyens d’exercer cette tâche. Il lui faudrait au minimum un bureau, un ordinateur et un téléphone pour disposer de toutes les informations sur un élève, avoir sous la main les coordonnées des parents afin d’être en mesure de les contacter sans attendre que les difficultés s’installent.

Quelles autres pistes voyez-vous ?
Si l’on veut dépasser le clivage parents-enseignants, il faut passer d’une culture de la méfiance à une culture de la collaboration et donner des objets de travail commun. Le carnet de correspondance comme les bulletins trimestriels devraient faire l’objet d’un travail collectif. Les parents devraient pouvoir indiquer si telle ou telle remarque est compréhensible ou pas. Sans intervenir dans la pédagogie, ils devraient être associés à de nombreuses réflexions. L’accès aux jeux vidéo, l’utilisation d’Internet, l’accès aux livres et à la lecture devraient pouvoir être travaillés en commun et non pas seulement faire l’objet d’une information. Les pistes concrètes existent : rien n’interdit d’inviter les parents dans la classe en organisant régulièrement des rencontres autour de la présentation de travaux d’élèves.
Au collège, ce travail en commun devrait intervenir sur deux moments cruciaux. D’une part, en 6e, l’accompagnement dans ce que j’appelle l’acquisition du « métier d’élève » : la façon d’organiser son emploi du temps, la méthode de travail à acquérir. D’autre part, l’approche de l’orientation : ce sujet doit être abordé dès la 4e ; il ne faut pas se contenter de faire circuler des fiches navettes – difficiles à comprendre –, mais établir des contacts avec toutes les familles, y compris celles qui ont des difficultés à venir vers l’école. Renforcer le dialogue avec les parents n’est pas une tâche impossible, mais cela demande un vrai travail.

 

Hatier